Les Coups de minuit

 

Les ruelles de Kassalafam n’étaient jamais sûres la nuit, à plus forte raison quand la Société Nationale d’Electricité vous servait un de ces délestages imprévus ou non signalés. Ayant fui l’enceinte de sa chambre dont la température faisait penser à  celle d’un de ces fours de Satan que l’on nous décrivait du temps des cours de catéchèse, Mboma qui commençait à s’assoupir dans la cour espérait pouvoir se reposer après une journée difficile. Il devait déjà être minuit.

Seul le ronflement d’un groupe électrogène voisin trouait le mutisme de la nuit lorsque, agressive et amplifiée par l’effet d’un puissant micro, une voix secoua la concession de Mboma et tout le site alentour: « Repentez-vous car le royaume des cieux est proche » …suivirent alors des cris hystériques, aigus et prolongés d’un groupe de personnes rassemblées dans une bâtisse située à une centaine de mètres de là: c’est alors qu’un phénomène devenu presque habituel se produisit… les escadrons de moustiques qui jusque-là étaient restés au repos se lancèrent à l’attaque des dormeurs qui fuyant la chaleur des chambres s’étaient endormis à la belle étoile.

On eut cru que les mauvais esprits que le Pasteur Kossi prétendait extirper des corps de ses adeptes avaient pris possession de ces moustiques. Ils vous envoyaient leurs dards loin dans les chairs, ils se ruaient sur tout corps qui dégageait de la chaleur ou qui respirait et c’est alors que leurs victimes et proies s’administraient eux-mêmes des gifles ou des tapes rudement assenés.

De quel pays venait le Pasteur Kossi? Du Togo, du Bénin? Mboma ne s’en souvenait plus vraiment. La seule chose qui le préoccupait et le déchirait une fois de plus  en plein cœur de cette nuit sans électricité et sans fraicheur, c’était bien les cris de sa mère qu’il distinguait nettement parmi ceux que poussaient les ouailles du Pasteur Kossi. Ce dernier était le fondateur de l’Église des Temps Nouveaux. Elle était située dans une des rues anodines de Kassalafam. Il s’agissait d’un ancien magasin de céréales que « l’homme de Dieu » avait loué, rénové et aménagé par ses soins personnels. Quand on franchissait les battants de l’entrée, on était frappé par le luxe, avec des rideaux rouges pourpre qui habillaient le mur d’en face et l’estrade recouverte d’un tapis de haute facture. En face de l’estrade se trouvaient des chaises en plastique où prenaient place les adeptes. Le pasteur Kossi avait tout d’un puissant et riche homme d’affaires. Sur les doigts de sa main gauche, on pouvait voir deux bagues serties de pierreries rares et sûrement  très prisées. Une chevalière tenait sur son auriculaire tandis que son majeur portait une forte bague aux bords carrés rehaussant la pierre précieuse. Homme de grande taille au regard fixe, il avait ce charme et cette beauté qui se révèlent chez certains hommes lorsqu’ils commencent à prendre de l’âge.

Mboma s’était endormi mais il avait le sommeil léger à cause de l’insécurité du quartier, ainsi, un bruit métallique le réveilla. Quelqu’un venait d’ouvrir la vieille barrière faite de tôles. Malgré le voile du sommeil qui embuait ses yeux, il reconnut la silhouette de

Soppo sa sœur cadette. Elle se chargeait d’aller chercher leur mère au sortir des veillées de prières et à l’Église des Temps Nouveaux. Il devait être cinq heures du matin.

-Bonjour « mater » lança Mboma. Sa mère bredouilla quelques mots à peine audible en guise de réponse.

– Comment s’est déroulée la veillée de ce matin?

-Très bien répondit sa mère, Papa Kossi a encore fait des miracles cette nuit, il a délivré une jeune fille possédée par un esprit des eaux. Il m’a imposé les mains et je me suis sentie mieux.

– Et les quêtes?

Pour réponse, la mère de Mboma jeta un de ces regards froids à son fils et prit une mine renfrognée. La question d’argent divisait les deux personnes. Le fils ne comprenait pas pourquoi au lieu d’aller se faire consulter et soigner ce mal inconnu qui la rongeait dans un hôpital, sa mère préférait reverser cet argent dans les poches d’un Pasteur qui prétendait opérer des miracles.

Traversant la cour commune en claudiquant, la mère de Mboma se laissa choir sur un vieux fauteuil qui avait souffert de l’assaut infatigable des termites. Le vieux fauteuil poussa un gémissement sous le poids de la femme qui lança:

-L’argent que nous donnons ne vaut rien face à tout ce que Papa Kossi fait pour nous…

– Je croyais que cet argent était destiné à Dieu… et je croyais que c’était Dieu qui faisait des miracles et non Papa Kossi répondit Mboma

– Papa Kossi est son serviteur, ainsi, c’est à lui de recueillir et gérer l’argent de nos quêtes selon le dessein de l’Éternel… Notre Église est  vraiment celui des temps nouveaux, ces temps où les vrais serviteurs seront en contact immédiat avec le Dieu de Jacob, de Moise…

Cette Église annonçait vraiment des « temps nouveaux »: les séances d’exorcisme s’y déroulaient à partir de minuit, heure à partir de laquelle-selon les croyances populaires- les esprits et les puissances maléfiques prenaient possession de l’espace et retrouvaient leur vigueur. L’Église du Pasteur Kossi se donnait donc pour mission de les terrasser. Il déclarait toutes sortes de bénédictions pendant le culte, il prophétisait le mariage des jeunes femmes qui ne manquaient pas de pousser un vibrant « Amen! » même lorsque âgées de plus de quarante ans et ayant déjà été mères plusieurs fois. Il déclarait la richesse même si les destinataires de ces paroles de bénédictions étaient des chômeurs ou des vendeurs de pacotilles depuis de très longues années. Il guérissait les maladies des cas les plus simples aux plus complexes.

C’est à la recherche de cette guérison que la mère de Mboma avait rejoint l’Église des Temps Nouveaux. Son refus de se rendre dans un établissement sanitaire sous prétexte que le Pasteur Kossi s’en occupait déjà avait créé une discorde sérieuse au sein de la famille: «  Plutôt vous quitter que d’abandonner mon Église. » Ce jour-là, Mère Mboma s’était définitivement mis la famille à dos, le ton était monté entre sa sœur et elle. Ils étaient vraiment « nouveaux », ces temps qu’annonçait l’Église du Pasteur Kossi. D’ailleurs, il ne se passait pas deux mois sans qu’on ne vous parle pas d’un membre de l’Église coupable d’adultère ou de tout autre péché qui avait été copieusement fouetté par le Pasteur Kossi lui-même. L’histoire la plus récente était celle de deux fiancés, tous deux membres de l’Église des Temps Nouveaux qui avaient été aperçus un soir marchant main dans la main au lieu-dit « Place du Gouvernement » à Bonanjo en pleine soirée de détente. Chacun des tourtereaux, allongé sur le ventre en plein culte, avait reçu vingt-cinq coups de fouet bien appliqués par le Pasteur lui-même.

– Je vais me reposer un peu lança Mère Mboma à son fils en se levant, la veillée de ce matin a été très éprouvante.

Son fils hocha la tête en signe d’approbation. Le soleil était déjà là au-dessus des têtes, ce soleil de février qui vient très tôt, comme si Dieu le Père l’avait suralimenté de combustible pour une raison que lui seul connaissait. Kassalafam se réveillait, les pleurs des enfants allant à l’école sous la menace de la chicotte emplissaient les petites rues environnantes. Les voix nasillardes des écoliers s’interpelant s’entrechoquaient. Mboma se leva de sa couche, ramassa le morceau de pagne qui lui servait de matelas et pénétra dans le salon. Ce salon toujours obscur en journée nécessitait un éclairage permanent de jour comme de nuit et en saison d’hivernage, il y régnait toujours une odeur de moisissure. L’électricité n’étant pas toujours rétablie, Mboma s’avançait, insouciant, même si ses yeux ne s’étaient pas encore habitués à l’obscurité ambiante. Il réussit à contourner une table qui trônait au milieu du salon exigu quand il buta sur quelque chose qui n’était pas à sa place habituelle, un obstacle que sa mémoire en veille ne situait pas à cet endroit. Il réussit à garder l’équilibre tant bien que mal et écarquilla ses yeux qui peu à peu s’habituaient à la pénombre. C’est alors qu’il reconnut le corps de sa mère étendu à même le sol, sur le ventre. Il se baissa et la retourna fébrilement puis pris de panique, il cria le nom de sa petite sœur mais seul le silence de la maison lui répondit. « Elle est sûrement déjà partie pour le Lycée » se souvint-il intérieurement. « Quand le mauvais sort s’acharne sur vous, il prépare lui-même ses conditions » pensa intérieurement Mboma.

Il n’y avait pas une seule minute à perdre, le jeune garçon s’élança hors de la maison et lança l’alerte dans la cour commune : « Ma mère a eu un malaise oooo ». Quand je vous parle de cour commune à Kassalafam, vous n’imaginez pas ce que cela peut être. Il s’agit généralement de cinq, six ou sept masures encastrées dans un espace clos avec un couloir  séparant de ou trois logis situés l’un en face de l’autre. Ce couloir qui fait office de cour et de véranda sert aussi à l’écoulement des eaux usées sortant des toilettes communes ou issues de la vaisselle et de la lessive.

L’alerte lancée, neuf, dix, douze personnes sortirent précipitamment des maisons voisines avec la même vitesse que des souris à l’arrivée d’un chat si bien que la pièce exiguë qui servait de salon chez les Mboma se trouva submergée. Quatre jeunes gens et Mboma se mobilisaient autour de la malade. On la portait précipitamment à l’extérieur, et dans la rue deux autres femmes avaient à réquisitionner un taxi de la manière forte, telle des Amazones. « C’est un cas de maladie… Descendez » les entendait-on crier aux passagers.

Le taxi démarra dans un vrombissement digne des films d’action américains, il fendait l’artère principale qui débouchait sur le carrefour « Deux Eglises », l’objectif étant de rallier au plus vite l’Hôpital Laquintinie. Au service des Urgences, Mboma et ses voisins avaient été rapidement reçus et la mère immédiatement prise en charge. Dix minutes plus tard, après l’examen du médecin, la nouvelle tomba : Mère Mboma était décédée… Le traditionnel cérémonial de deuil, de cris et de lamentations, scénario auquel était déjà habitué le personnel des Urgences démarra. Ce n’est que trois jours plus tard que les causes du décès furent connues : le médecin avait parlé de deux abcès et d’une infection qui s’étaient propagées dans le péritoine. Ce qu’il y avait de honteux, c’était le fait que tout cela aurait pu être évité s’il n’y avait pas eu autant de négligence de la part de la défunte. C’était un mal qu’on aurait pu soigner et guérir. « Un lourd tribut payé à l’ignorance » pensa Mboma couché sur dans son lit. Il devait être déjà minuit, le silence était retombé dans les ruelles de Kassalafam quand déchirant le voile silencieux de la nuit, une voix amplifiée et gonflée de décibels menaça : « Repentez-vous car le royaume des cieux est proche », en guise de réponse suivirent des hurlements hystériques et des pleurs d’écorchés vifs. Puis la voix se faisait plus autoritaire, pressée, orgueilleuse : « Mais ce matin, je vous débarrasserai de toutes vos maladies et de vos infirmités ». « Amen » répondaient timidement d’autres voix.   

 

« Les Coups de minuit » in Laissez-nous boire… inédit, Philippo KENFACK.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *