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La chaleur était oppressante et tous les habitants de Wamié avaient tronqué leur maillot contre un torse nu et c’était la ruée vers la plage. Aux yeux de Siméon, tout avait changé à Kribi et Wamié, un village situé à l’entrée du centre-ville de la cité balnéaire, était sorti de l’ornière pour devenir maintenant un quartier avec lequel Kribi pouvait compter.

Dix-sept ans déjà qu’il n’avait plus remis les pieds ici. Il avait brusquement l’impression d’être comme cette vague qui gesticule à longueur de temps, et qui finit quand même sur le bord ensablé. Sans plus, mais avec un potentiel de pourvoir inouïe. Sous le soleil comme sous la lune,la canicule restait implacable et la plage de Wamié ne chômait guère. Siméon vint à s’asseoir dans un coin de la plage, sous un vieil arbre dont le temps n’avait pas encore eu raison. A une bonne distance de la grande foule. Seuls quelques promeneurs venaient à passer sans trop prêter attention à lui. Le projet pipe-line jusqu’à lors l’un des plus grands jamais réalisés en Afrique Subsaharienne était arrivé entre temps, de même que la construction de plusieurs routes bitumées et de nombreux hôtels. Des signes de modernité couronnés par la construction de l’un des plus grands ports sur la côte ouest africaine. Kribi améliorait chaque jour sa légendaire coquetterie et les plages étaient de plus en plus fréquentées.

Mais ici, les gens commençaient à avoir la mémoire courte. Wamié n’avait pas toujours été aussi paisible. Deux vieillards débarquèrent un fossile de pirogue juste en face de Siméon. Il les reconnut prestement. D’antan ils furent d’argiles danseurs du « Jengumbaya », la danse du génie. Il se racontait avec entrain que la plupart d’entre eux avaient une épouse mystique. Une « mamiwater », belle sirène d’eau de mer. Et en la matière Il fallait être un initié. Autant de choses qui ne meublaient plus les esprits de la nouvelle génération, accrochée qu’elle est à des vagues modernistes. Quant à Siméon, il n’avait rien oublié de l’ancienne époque, lui qui fut soumis à de rigoureuses épreuves rituelles, comme on le fait avec tous les nouveau-nés du village.Il fut trempé dans l’océan atlantique le neuvième jour après sa naissance. S’il avait immergé, on l’aurait laissé retourner d’où il venait, de la nuit.

Wamié était dans la prime enfance de Siméon un village taciturne qu’une longue route poussiéreuse séparait de la plage un peu sauvageonne. Une côte tendancieuse d’où accostaient assez rarement des pirogues pourtant saturées de poissons. Un village craint où la plupart des jeunes gens avaient mis les voiles. Ici, la peur régnait. On se méfiait de tout le monde. Mais plus encore du vieux Awoulou qui décima des familles entières, un sorcier. Il avait à son actif quelques dizaines de morts. Du jamais vu auparavant dans ce foutu bled. De nuit, on entendait des oiseaux de mauvais auspices engager des chants lugubres. Et, partout dans le village, on entendait fréquemment des cris de femmes qui avaient perdu leurs fils et filles. La tristesse plein la voix. Toutes les boules de cristal de Wamié avait nommément dévoilé le fautif, et les marabouts avaient indexé le vieux Awoulou qui restait impassible.

Le chef de village convoqua d’urgence une réunion de crise ouverte au grand public. Siméon était là transi de peur. Ses parents peu nantis et peu soutenus, n’avaient pas encore trouvé la possibilité de l’extrader. Partir à Douala, Yaoundé ou en Europe n’était pas offert au premier villageois. A son jeune âge, il avait assisté de loin à plus d’enterrements que de kermesses. Toujours accompagné du jeune Akong, un pygmée peu raffiné et énergique. Le vieux Awoulou était implacable, il convoquait et invoquait les pires esprits. Une maladie opportuniste, un accident de circulation, une noyade, il se servait de tous les schémas possibles pour satisfaire son intarissable soif meurtrière. Il fallait quelque chose…

Une décision fût adoptée à l’unanimité, il était impératif d’éliminer le redoutable vieux Awoulou. Les marabouts du village avaient connu quelques insuffisances. Tangiblement, le sorcier meurtrier avait corsé le jeu, un jeu fantasmagorique et sinistre. Si les villageois manquaient leur cible, le village serait purement et simplement rayé de la carte. Il aurait été loisible de le supprimer physiquement, mais son esprit continuerait alors de causer du tort au village. On le ménageait un peu le vieux Awoulou, Paradoxalement. On fit appel à dix robustes hommes pris dans le volet.  Des volontaires à souhait à qui on confia la mission d’investir les dix provinces du pays en y contactant les sorciers les plus virulents. Ils partirent chez les Mbororos, les Toupouris, les Bassas, les Bamilékés, les Etons, les Ewondos, les Yabassis, les Dualas, les Bamouns et les Bamendas, partout où il restait un soupçon de pourvoir mystique et mythique. Ils devraient y ramener toutes formes d’artifices.

Un budget conséquent fût alloué à cet effet qui ne couvrait que le transport et un repas par jour. Ce voyage demandait quelques sacrifices. Toutes les cabanes du village participèrent à la quête. Exceptée celle du vieux Awoulou et celle du jeune Akong Alexandre, fils unique d’une famille pygmée qui s’était installée à Wamié. Le père d’Akong était décédé trop tôt. Les champs et la chasse faisaient corps avec le jeune garçon et sa solitaire maman. Ils apportèrent de leur vielle cabane faite de bambous et de feuilles de raphia – un palace – une once de différence. Tout le contraire des autochtones qui vivaient perpétuellement du poisson et du soleil, s’offrant continuellement à des galipettes effrontées. Un passe-temps.

Au bout d’un délai raisonnable, la délégation des dix revint, la mort dans l’âme, le vieux Awoulou était très puissant. Les envoyés spéciaux avaient rapporté que l’esprit du sorcier meurtrier s’offrait le luxe de se servir du soleil de jour et de la lune la nuit pour créer un écran entre les autres et lui. Il était quasi inattaquable. Derrière le paysage agreste de Wamié, rodait perfidement la mort. Imperturbable. Il était impossible de tuer ce vieux diable d’Awoulou. A moins que quelqu’un ne se donne en holocauste et parte avec lui. Un kamikaze… C’était déjà du terrorisme et personne ne s’y plaisait vraiment. Jusqu’ici le vieux Awoulou avait épargné tous ceux qui étaient là. Alors pourquoi se presser à partir précipitamment  pour un voyage sans retour? Le prochain tour serait celui du voisin, espérait-on ci et là. Aveuglement. La défense de sa propre individualité, si noble soit-elle pouvait rapidement conduire à l’individualisme égoïste, à la dégénérescence du lien social et à l’oubli du sens de sacrifice. Une mort parfois lente mais inévitable. 

 

Le dépit s’empara inévitablement de tous les hommes qui s’étaient réunis autour du chef. Soudain un enfant osa se rapprocher, investissant l’espace libre laissé par la foule qui formait pratiquement un grand cercle autour du chef. Le petit Akong Alexandre intervint devant une foule ahurie. Il parla d’un ton calme, étonnamment tempéré.

-Grand chef, commença-t-il, ma cabane n’a pas participé financièrement. Ma pauvre mère et moi-même n’avons pas une bourse crédible, mais je crois que je peux résoudre ce problème.

Siméon fût le premier surpris par cette curieuse intervention. Son compère l’avait planté là dans la foule pour se retrouver sur le podium réservé aux discoureurs et aux danseurs mystiques. Il ne fut pas épargné par les vagues de stupéfaction qui pétrifiait la foule. Quelle audace d’Akong ! Dans ce milieu où les pratiques magico-religieuse étaient banales, son ami osait se frayer un chemin. Il se souvint quand même que dans le village, on parlait du père d’Akong comme d’un immense marabout. Sa mort était une grande perte. Il avait reçu son pourvoir du pays des fantômes pygmées, les génies de la forêt. La foule retenait son souffle, perdu entre doutes et frayeurs. La psychose.

-Mon fils, lança le chef, nous apprécions ton courage et le louons à souhait. Ton zèle est grand comme notre mer nourricière. Ton père avait jadis le même courage et la puissance en plus et toi tu n’es pas ton père.

Le chef intima l’ordre à tout le monde de rentrer dans sa vielle cabane.

On ne vit plus le petit Akong Alexandre pendant exactement neuf  jours. Lorsqu’il revint au village, il semblait avoir neuf ans de plus. Même Siméon son meilleur ami a eu du mal à la reconnaître, il traversa tout le monde sous une canicule incroyable et à la stupéfaction générale,  on le vit entrer dans la demeure du vieux Awoulou avec une froideur impassible. Il en ressortit et n’ouvrit point la bouche. Nuitamment, lorsque la lune éclairait mièvrement les remuantes vagues de la mer, il repartit de nouveau chez le vieux sorcier qui le chassa brutalement, réalisant peu à peu ce qui lui arrivait inopinément. Le vieux sorcier se mit à transpirer à grosses gouttes. Il eut un sommeil difficile. A son réveil, son corps était recouvert de petits boutons. La bourbouille. Il perdait les cheveux et les poils de son corps progressivement.

Les habitants de Kribi remédiaient à quelques infections cutanées en prenant un bon bain de mer. On reconnaissait à cette dernière un véritable pourvoir curatif. C’était la solution incontournable pour le vieux Awoulou. Dès les premiers rayons du soleil,  il partit aussi rapidement qu’il pouvait sur la plage de wamié. Il se débarrassa rapidement de son vieux boubou en tissu local, conçu artistiquement. Juste au moment de plonger dans la masse d’eau qui s’offrait humblement à lui, il se retint brusquement. Il y avait un inconvénient. Même le plus jeune des habitants de wamiaé savait que les bijoux étaient susceptibles de créer des réactions diverses des redoutables « mamiwater » et le jeune akong le savait très bien, il avait pour la première fois réussi à mettre le sorcier Awoulou dos au mur.

Le vieux Awoulou toucha la ceinture  encombrée de perles d’or qu’il gardait toujours autour de sa taille. Impossible de défier les terribles et invincibles génies de l’eau sur leur propre terroir. Il allait enlever la cordelière qui détenait tout son pourvoir. Après ce bain, il s’occuperait personnellement de cet audacieux pygmée qui osait le défier. Un jeu d’enfant pour cet enfant!

Tapis dans l’herbe qui bordait les coins et recoins de la plage de wamié, Akong Alexandre observait chaque mouvement du vieux Awoulou. Minutieusement. Il avait invité son ami Siméon au spectacle. Miraculeusement, il avait réussi à enrôler le chef du village qui à plat ventre  trempait  royalement sa barbiche dans le sable pour l’intérêt de la juste cause. Le chef serrait vigoureusement dans sa main droite un redoutable fétiche venu de la tribu Bamiléké dans l’Ouest du Cameroun. Toute une bouée de sauvetage. La concentration était au maximum.

Le vieux Awoulou défit soigneusement les cordes ancestrales qui retenaient le ceinturon démoniaque. Il le posa aux pieds d’un arbre majestueux et jeta prudemment un dernier coup d’œil aux alentours. Le risque était à son comble. A pas lents, il avança vers la mer. Ce cauchemar serait bientôt terminé. Le sorcier se jeta dans l’eau tiède et salée.  De petites vagues croisèrent son chemin avant de se mourir sur le sable de la plage. La mer était calme et doucereuse. Il plongea la tête dans l’eau, pensant à ses vieux cheveux blancs en souffrance. Il prendrait bientôt sa revanche. Il mit plus d’une minute au fond  de l’eau. Une éternité. Lorsqu’il releva la tête, tout son corps grelottait de stupeur. Son regard avait croisé celui de la mort ; le piège !

Toute la colère du village réunie en trois bons hommes, le vieux Awoulou tenta de rejoindre la plage, mais ses frêles bras ne lui permettaient pas de réaliser cet exploit en temps opportun.

Akong Alexandre cria précipitamment un ordre au chef :

-Maintenant !

Le chef du village lança la noirâtre écorce Bamiléké aussi haut qu’il le pu, marmonnant quelques ritournelles maléfiques.

La luminosité retomba nette. Un phénomène inhabituel se produisit et l’écorce disparue dans le ciel. En quelques secondes, le soleil se cacha derrière un vaste nuage. De petites explosions serpentèrent le ciel au-dessus de Kribi. Toutes les forces du pays s’associaient à celle du gris-gris de l’Ouest. De petites gouttes de pluies se mirent à tomber en même temps qu’il faisait soleil. Les villageois en conclurent qu’un éléphant mettait bas. Soudain, la pluie cessa. Le ciel se fendit sauvagement d’un éclair que suivait indéfectiblement un coup de tonnerre violent

Au saisissement de tous, la ceinture maléfique prit feu, juste au moment où le fétiche retombait. Le corps du vieux Awoulou déchira l’eau dans un plouf assourdissant. Et il disparut pour toujours. Seul son innocent  boubou avait été épargné. Rien qu’à y pensé, cela donnait des frissons.

Siméon regardait les jeunes de Wamié jouer sur cette plage avec entrain. Ce village ne faisait fort heureusement plus aussi peur. Cette joie infinie que partageaient d’innombrables touristes  venus des quatre coins du monde, on la devait à Akong Alexandre, le jeune pygmée aux pouvoirs insoupçonnables. Et personne ne semblait plus y penser. Le soir de la victoire sur le mal, Akong Alexandre semblait discret, effacé comme s’il préparait un évènement spécial. Tout le village était en fête et le « Jengumbaya » s’exécutait à souhait. Siméon et son ami pygmée – le héros de wamié – se séparèrent dans un calme sidéral. Lorsque Siméon revint le quérir le lendemain matin,  alors que le soleil pointait ardemment au zénith, Akong dormait encore. Chose étrange pour un si grand matinal qui défendait toujours l’idée bien connue selon laquelle le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Il tenta de le réveiller, sans succès, puis Siméon cru comprendre et après un laps de doute, il comprit tout. Akong était allongé inerte, mort.

Les pouvoirs abominables du vieux Awoulou avaient fait une dernière victime. C’était véritablement le prix à payer pour sauver le village tout entier. Et tout ce qu’Akong avait à offrir, c’était sa propre vie et ça, Siméon ne pouvait point l’oublier. Il avait une pensée pieuse pour celui qui avait été l’ultime recours, son ami !

Par Jean Bosco BELL

 

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